Un bookstagrammeur m’a demandé ce que je serais si je n’écrivais pas. Ma réponse : « Malheureux. » Voilà pourquoi.
Je suis dans une période d’entre-deux. Entre deux projets d’écriture, entre deux choix professionnels, entre deux saisons. Un temps propice à la réflexion. Le genre de moment où je me pose plein de questions sur ce que je fais, et inévitablement, la question du pourquoi vient.
C’est vrai, au fond, pourquoi j’écris ?
Cela m’est revenu à cause d’un épisode de notre podcast littéraire, qu’on a enregistré récemment, et où l’on s’est posé mutuellement la question — eh bien, ouais : le podcast Duo de plumes, ce sont deux auteurs, et on se pose ce genre de « question piège ».
Vous en conviendrez, c’est une question embarrassante, si on la considère avec sérieux. C’est pourquoi j’utilise souvent une réponse toute faite, pas si éloignée de ce que je pense, mais pas profondément certaine, non plus: « Pour vivre d’autres vies. »
Après tout, c’est vrai : si je veux incarner un policier d’Europol, un agent du FBI, un pilote de ligne ou un astronaute, je peux le faire, et pour un budget très limité. Bon sang ! En parlant de budget, je pourrais créer une cité volante, faire exploser une planète entière sans que cela coûte un rond (à comparer avec les budgets faramineux du cinéma pour le moindre effet spécial). Donc, oui, grâce à ce procédé de téléportation et de télépathie qu’est le roman, je peux me projeter dans pratiquement n’importe quelle vie, et la vivre au travers de mes personnages. Mais est-ce que c’est vraiment la raison pour laquelle j’écris ? Est-ce que cela vaut les centaines d’heures, les relectures, les ascenseurs émotionnels ?
Au fond, une réponse unique n’est pas suffisante, ou alors, c’est un raccourci (et c’est bien mon premier réflexe de réponse).
En fait, j’écris pour être lu. Cela paraît gnangnan, écrit comme cela, mais c’est vrai. Je me souviens de cette fois où une lectrice était venue me voir et faire signer Totem, lors d’un salon à Pusignan, et qui m’avait dit à quel point un moment très particulier de l’intrigue l’avait aidée. Elle avait eu besoin de lire ça, juste à ce moment-là. C’est magique, mystique, ou du bol, appelez cela comme vous voulez. Après tout, chaque lectrice, chaque lecteur trouve dans un livre quelque chose qui lui appartient. Je me souviens avoir pensé « OK, c’est fini. Si j’ai pu toucher à ce point une seule personne, je suis content de l’avoir fait, ça me suffit. » Et donc, oui : j’écris (aussi) pour être lu.
Mais ce ne peut pas être si simple.
J’écris aussi pour comprendre. Déjà rien que pour moi-même : je me rends compte que si je veux faire le tour d’un problème, je suis bien plus efficace en l’écrivant. Poser les enjeux, y réfléchir, voire me poser des questions à moi-même et tenter d’y répondre, c’est bien plus efficace que d’essayer de faire la même chose dans ma tête (une limitation biologique connue). C’est donc le rôle du journal que je tiens, et de tous les fichiers textes dans le dossier personnel de mon ordinateur. Au niveau de la fiction, ça va être la même chose, et parfois pour des problématiques plus profondes. Car il est impossible d’écrire sans laisser un bout de soi, au travers d’un personnage ou un autre. Et souvent, ils gagnent en autonomie, et me font comprendre certaines réactions, certaines actions qu’ils font « d’eux-mêmes » (oui, cela paraîtra bizarre à n’importe qui n’écrivant pas, mais si on les écoute bien, les personnages finissent par avoir leur propre volonté). OK : petits exemples concrets. Le Reflet des Étoiles m’a aidé à comprendre ma relation avec un père absent et ma « place dans l’univers », parce que c’est précisément ce que mon personnage amnésique doit trouver : ce qu’il fout encore là après plus de deux siècles de stase, et ce qui lui permet de continuer à avancer. Totem m’a aidé à imaginer une certaine forme de transcendance et ce qui pourrait arriver si on m’enlevait tout (même si ce n’est pas vraiment dans le livre).
Au travers de l’écriture, je peux aussi appréhender et comprendre des systèmes complexes, des interactions sociales particulières, ou des problèmes de société. Parce que je suis attaché au réalisme et à la crédibilité de mes fictions, je recherche mes sujets assez pour avoir une bonne idée de leur fonctionnement et de leur périmètre. C’est même, parfois, un problème (quand s’arrêter ?), mais c’est le sujet pour un autre article. Ces recherches sont une motivation en soi et l’un de mes plaisirs dans l’écriture, justement parce que cela m’aide à avoir une meilleure vision du monde.
Ce n’est pas tout !
L’écriture fait partie intégrante de ma vie, même si j’ai mis longtemps à le comprendre, et, quelque part, je crois que j’écris aussi pour progresser dans mon écriture, pour avancer dans mon rêve que cela devienne mon activité principale et la façon dont je me définis socialement. Je progresse, mais comme 99 % des écrivains, je dois avoir une autre activité professionnelle pour vivre, et ce simple état de fait consomme du temps et des cycles cognitifs. Écrire encore et encore me permet de perfectionner mon art, et donc, j’écris pour apprendre à écrire et avancer sur ce chemin. Un jour, ce rêve de me consacrer à 100 % à cela sera peut-être accessible. Et si ce n’est pas le cas, eh bien, je me rends compte maintenant que c’est le voyage (et non la destination) le plus intéressant dans tout cela.
Avec ce que je vous partage, je commence à trouver le pourquoi. Mais une fois lancé, je suis happé par mon histoire et par mes personnages. Je vis l’aventure avec eux, parmi eux. Ils me révèlent leur façon de penser, leur vision sur le monde. Quelque part, je vis leur vie, et donc, je n’étais pas tellement à côté de la plaque avec ma réponse préfabriquée : j’écris pour vivre d’autres vies.
Lors d’une récente interview, un bookstagrameur m’a posé cette question : « Si tu n’écrivais pas, que serais-tu ? » Au fond, toute cette réflexion du pourquoi consolide la réponse qui m’était venue naturellement : « Malheureux ».
Et vous, pourquoi écrivez-vous ?

